L'invité Interview
Invité : Joël SANTONI – Réalisateur
Interview effectuée à Noyers en présence de Joël Santoni (réalisateur), Bernard Lecoq (comédien), Alain Cayrade (directeur de production), Jean-Marie Barbaro (Président de la Commission du Film de Bourgogne).
Interview de Laetitia Gilot (dite LL)
QUESTIONS :
=> Comment vous est venu le métier de Réalisateur ?
C’est par goût. J’ai été cinéphage, je suis devenu cinéphile, c’est exactement ça ! J’étais un amateur de cinéma et puis tout d’un coup je n’imaginais pas honnêtement que les gens faisaient des films ! Voilà ! Pour moi y’avait des gens qui peignaient, qui sculptaient, qui écrivaient des livres, mais je ne comprenais pas ce qu’était le métier de metteur en scène. Du jour où j’ai découvert les versions d’Henri Langlois, j’ai eu envie de faire ce métier, enfin j’ai eu envie d’essayer de faire ce métier. Et là je dois beaucoup de choses a des gens, je dirais que je dois des choses à deux personnes, Jean Rougé et Eric Robert.
=> Vous êtes actuellement sur la réalisation d’une « Famille Formidable » pour TF1, depuis combien de temps travaillez vous sur cette série ?
18 ans, peut-être un petit peu plus. Pour la mémoire des dates, je préfère m’en référer à mes supérieurs, n’est-ce pas Alain ? (Alain Cayrade – Directeur de production)
=> Vous réalisez et écrivez également chaque scénario de cette série, d’où vous vient cette inspiration ?
Elle me vient de la réalité, de ce que nous vivons et de l’évolution de ce que nous vivons tous ensemble. C’est ce que l’on disait tout à l’heure. On est pas obligé d’être amis tout le temps, mais on ne se perd pas de vue non plus. Annie Duperey, Bernard Lecoq et moi et Béatrice Agenin et Philippe Khorsand qui nous a quittés, on était très liés. On l’est toujours, enfin je disais « on était » parce que Philippe n’est plus là, et que le groupe c’est comme les 4 mousquetaires, il en manque un. Alors l’inspiration, elle vient simplement de regarder vivre et vieillir. Et comme j’écris, j’ai la chance de pouvoir initier ça. Donc au fond ça parle beaucoup de moi enfin ça parle de nous, de notre vieillissement. On est aujourd’hui sur le propos de la retraite parce qu’on a tous soixante balais et que même si c’est un peu tôt d’en parler, y’a beaucoup de gens qui prennent assez tôt leur retraite. Les thèmes viennent de ce que nous vivons au quotidien. Y’a une authenticité, une suite là dedans qui font que les gens ont envie de revenir vers cette série. Les personnages vieillissent avec les gens. La Famille Formidable est une série qui touche tout le monde, chacun y trouve sa place. Le public s’y retrouve. La Famille Formidable même passée à des heures tardives connaît des scores d’audience encore incroyables.
Bernard Lecoq précise qu’il y a une autodérision et que la morale est sentie, non conventionnelle
Joël Santoni reprend : la demande de la chaîne est permanente, c’est plus agréable d’écrire sans qu’on nous l’impose
=> Vous tournez en Bourgogne depuis 2 semaines maintenant, que pensez-vous de cette région ?
Oh ben moi, c’est demander à un aveugle s’il veut voir ! J’y suis tombé dans la marmite quand j’étais petit !
C’est une région que j’ai choisie à la fois parce que c’est le cœur de la région…je dirais…
On avait besoin d’un vignoble - c’est un sujet qui tient beaucoup d’importance dans mon cœur - pourtant y’en a beaucoup des vignobles en France mais si prêt de Paris ! C’est cette région qui est la plus proche. Je me souvenais de cette région et un peu pour y être venu, Alain Cayrade (le directeur de production), la connaissait bien pour y avoir tourné « Une femme d’Honneur » et du coup on est venu voir. On a envoyé des repéreurs biensûr avant, mais on est arrivé un peu le nez en l’air. Et le nez en l’air m’a amené ici et c’est vrai que j’ai eu envie d’y tourner. Noyers est un village qui m’a beaucoup plu parce qu’il y avait un côté carte postale.
Et donc ce côté douce France m’a véritablement séduit. Je suis content d’y être parce que des fois on trouve des décors et on en est déçu au final. Ici on est déçu en bien !
=> Et pourquoi la Bourgogne, alors que la Famille Beaumont voyage très souvent à l’étranger pour finir au Portugal chez Nono et Francesca ?
Pour changer, par envie de bouger. Nous revenons d’ailleurs de Thaïlande. Pourquoi le Portugal ? Parce que le thème de la dernière série, c’était la mort de Nono, la mort du père, la perte de la maison de famille. Même si à la fin ça s’arrangeait sur cette perte de la maison, j’ai eu envie de renchérir la dessus, les déraciner encore plus. Y’avait des gens qui partaient à la retraite, qui se cherchaient et justement l’idée de retourner au Portugal, c’était une facilité qui ne me plaisait pas tellement et qui ne me permettait pas de me renouveler.
LL : Pourtant on ressent dans cette idée de retourner au Portugal, le besoin de se ressourcer.
Oui, c’est vrai. C’est un besoin de me ressourcer. D’ailleurs le Portugal me manque mais tant pis j’avais envie de ne pas y retourner pour le film même si moi-même Joël Santoni avait envie d’y aller. J’adore le Portugal, c’est un pays de prédilection pour des tas de raisons.
LL : On ressent dans vos histoires pour les Beaumont au Portugal, un côté maternel, un côté « Cocon » cet esprit de revenir bien des vacances.
L’idée qu’il n’aient plus leur maison m’a plu, l’idée qu’il faille recommencer de zéro à soixante ans. Retourner au Portugal c’était se répéter. Ce qui m’amusait c’était de les faire virer de bord. J’aimais bien l’idée qu’un couple bizarre comme Nourdine et Fred s’installe ici, qu’on croit au début qu’ils sont mal accueillis à cause des origines de Nourdine. Tout ça m’amusait bien et m’intéressait, j’avais envie de parler de ça.
D’un coup cette région s’imposait un peu à moi. Je connaissais un peu Auxerre et l’Yonne.
C’est vrai que Noyers ça a joué beaucoup dans mes idées car on a besoin de lieux comme ça qui matérialisent ce que l’on a en tête comme désirs et du coup j’ai tout chamboulé, j’ai changé les scénarii. Il était prévu qu’ils aillent habiter à la campagne et pas du tout à Noyers pas dans un village. Même la maison de Villefargeau où l’on a tourné, je la réincorpore numériquement à Noyers.
=> La Commission du Film de Bourgogne vous suit dans cette aventure depuis les repérages de décors à aujourd’hui et nous découvrons une équipe fort sympathique, mais depuis combien de temps travaillez vous avec ces techniciens et les considérez-vous comme votre « Famille Formidable » ?
Les techniciens oui, même s’il y en a qui ont changé. Ça a évolué, j’ai pas perdu, j’ai pas changé de famille en même temps. Y’en a qui sont partis, d’autres qui sont restés. Par exemple l’ingénieur son c’est incroyable, il a commencé en tant que perchman sur cette aventure. Je l’ai perdu de vue une saison et je l’ai finalement récupéré. Y’a des gens comme ça. Au début on a commencé avec l’AFP dont l’équipe était toujours la même ce qui était un tour de force de la part de la production de l’époque, de maintenir la même équipe. Certains ont pris leur retraite, puis l’AFP a été dissoute. Y’a eu des événements qui se sont passés, des éléments technologiques sont arrivés. A un moment j’ai eu envie de rentrer dans l’aventure du numérique et de la haute définition. Y’a beaucoup de gens qui n’ont pas compris là où je voulais aller.
Y’a des gens qui m’ont dit : « Tu vas pas faire de la vidéo !!! » mais je leur ai dit : « T’es con ou quoi, c’est l’avenir ». Ben là aujourd’hui l’avenir me donne raison. Et à l’époque quand j’en parle, c’était y’a 12 ans et c’était déjà très ambitieux.
Jean-Marie Barbaro : Je me souviens de grands débats aux Rencontres Cinématographiques de l’ARP, y’a pas si longtemps.
Un débat inutile si l’on regarde ce que sont devenus les progrès techniques.
On peut faire de l’argentique, je ne suis pas sectaire, faut pas l’être dans l’autre sens non plus ! Les gens qui prétendent que la haute définition n’est pas du cinéma, ce sont des ânes, tout est du cinéma !
LL : Du coup Alain Cayrade, c’est vous qui avez retrouvé une famille technique provenant de « La Femme d’Honneur » puisqu’on retrouve aujourd’hui Vincent Joulia le régisseur, Vanessa Gagnereaux son adjointe, France Arnaud la directrice de casting ?
Alain Cayrade : France Arnaud, elle est bigame puisqu’elle était sur la Famille Formidable dès le début, puis sur la Femme d’Honneur
Joël Santoni : Y’a des liens personnels qui se tissent aussi ! Pour l’équipe c’est vrai que j’aimerais pas changer tous les éléments d’un coup. On veut pas tout chambouler, on a envie d’évoluer au coup par coup. C’est bien les familles mais faut pas que ça devienne une habitude. Comme on est sûr de rien dans ce métier, on est assis sur des sièges éjectables. Je ne regrette pas ça, j’aime bien le risque de ce métier, c’est ce qui est dynamisant, c’est ce qui empêche de s’assoupir sinon tu te fais éjecter. J’aime ce qui me maintient éveillé. Les changements quand y’en a c’est une manière de se tenir éveillé aux nouveaux gens, aux nouvelles rencontres, c’est pas de l’infidélité, c’est juste qu’il y a des gens qui en ont fini avec une aventure, qui sont consciemment ou inconsciemment peu créatifs. Ben alors ça veut dire qu’il faut les aider à comprendre qu’il faut s’en aller, qu’il faut du sang neuf. Moi j’ai besoin de sang neuf, les gens m’apportent beaucoup pendant la créativité. Le metteur en scène ne peut pas se passer des gens, c’est un métier qui est solidaire, l’esprit d’équipe, c’est ce qui fait la qualité des films.
=> Retrouvez-vous en dehors du tournage les membres de « La Famille Formidable » ?
Pas tous, mais pas mal. Annie Duperey et Bernard Lecoq oui ! Avec Annie j’ai fait des pièces de théâtre, avec Bernard d’autres films. Bernard est actuellement co-producteur de la Famille Formidable, il est dans ma société. Puis les jeunes, on les suit dans leurs projets.
=> « La Famille Formidable » c’est beaucoup d’acteurs souvent ensemble sur le plateau, comment faite vous pour gérer tout ce monde ?
Ce sont des journées de grandes angoisses.
Je travaille avant, je visualise les gens dans l’espace, ce qui est très complexe. Par exemple, on a un espace ici et on a 22 ou 23 comédiens à placer …
On a un budget, une production et on peut pas se permettre de faire 150 plans. On est plafonné en nombres de plans et on a une journée pour les réaliser. C’est une discipline, c’est entre plaisir et douleur.
Quand ils sont 2 ou 3 comme Bernard qui ont l’art de se disposer dans les plans, c’est plus facile.
J’ai eu le compliment une fois qui m’a beaucoup aidé, c’est un compliment de Claude de Givray qui m’a extrêmement aidé et il m’a dit cette phrase magnifique, au début des premiers épisodes, il m’a dit : « Tu es avec Claude Sautet, la seule personne qui sâche filmer tellement de gens en même temps ». J’étais très content venant de Claude de Givray qui est un grand cinéphile devant l’éternel. Je me suis dit : « Merde faut que j’assure maintenant qu’il m’a dit ça ! »
=> Comment avez-vous choisis les membres de la Famille ?
LL : Sur casting, sur relation, sur bouche à oreille ?
Non, non j’avais une idée entre Annie et Bernard. C’est drôle parce que au fond à l’origine la chaine ne voulait pas d’Annie Duperey et moi bizarrement je voulais Bernard Lecoq.
Annie est arrivée un tout petit peu après pour certaines raisons. Je voulais un homme un peu immature, un peu lâche et j’ai tout de suite pensé à Bernard qui était à un moment de sa carrière qui n’était pas au mieux, j’en avais un souvenir formidable. On se connaissait mais on était pas amis donc c’était pas une histoire de copinage. C’était vraiment un choix d’acteur. Parce que je pensais qu’il était l’acteur idéal pour représenter ce personnage. Je me suis dit que si les gens devaient s’intégrer à quelqu’un qui ait les défauts d’un homme disons que je me suis identifié à lui.
Et Annie Duperey, c’est venu lors d’un déjeuner avec l’agent de Bernard Giraudeau qui m’a dit : « T’as pensé à Annie ? » et je me suis dit « Merde t’es vraiment le dernier des crétins !».
Je me suis souvenu d’Annie sur d’autres projets, puis nous nous sommes rencontrés, on se connaissait peu et nous nous sommes rendu compte que nous étions orphelins de beaucoup de choses dans la vie, on avait des points communs. Puis les choses ont évolué, les jeunes acteurs sont venus, et sont restés. On a un peu changé sur les tout jeunes comme les jumeaux, très mignons à 6 ans, un peu moins à 11. Le noyau dur est resté à part Béatrice Agenin qui est arrivé en remplacement d’une actrice italienne qu’on a perdu en cours de route. On n’a pas perdu au change puisqu’on a un bouquet d’actrices incroyables.
Les choix se sont faits par affinité, les jeunes par casting, on a découvert des jeunes formidables.
=> Comment arrivez-vous à persuader vos acteurs de vous suivre pour de nouveaux épisodes ?
Chacun revient parce qu’ils ont envie de revenir
=> Pourriez-vous nous dévoiler un élément de l’histoire qui pourrait mettre l’eau à la bouche des téléspectateurs ?
Le thème : la retraite.
Y’a aussi des rebondissements sur la vie de Jacques Beaumont mais je pense que les jeunes s’intéressent à la retraite. Même si à 17 ans on n’y pense pas et ils ont raison.
=> Avez-vous des projets cinéma et audiovisuels en dehors de cette série ?
Enormément.
Je travaille actuellement avec Claude Zidi et son fils sur la suite des Ripoux, 2 films pour la télévision. Je pensais depuis des années que l’avenir des Ripoux était à la télévision. Ça été difficile de convaincre Zidi et finalement avec son fils Julien y’a une passation qui est intéressante, ils vont co-réaliser ensemble ce projet. Et moi je serais producteur.
Je vais revenir à des projets de cinéma parce que j’ai envie d’en faire. J’ai envie de beaucoup produire car ça me permet de faire beaucoup de films, de faire avancer les autres tout en me gardant un ou deux projets pour moi.
J’ai des projets avec Canal, ARTE, France 2, c’est à l’étape de projet encore.
Dont un qui me tient beaucoup à cœur, un documentaire sur le vin qui montre que le vin est un état d’esprit, qu’on peut en faire du bon en France et ailleurs. Ce sera le contraire de Mondovino que je trouve assez raté, qui montre que les viticulteurs sont de vieux crétins.
Je pense que les viticulteurs d’aujourd’hui ont en moyenne 35 ans et que le métier se féminise. Les choses ont beaucoup changé c’est pas forcément un domaine réservé aux hommes !
=> Avez-vous pensé à adapter cette série pour le cinéma ?
Non ! Non seulement je n’y ai pas pensé, mais j’y suis opposé par ce que j’aime… ça va vous paraître prétentieux, je suis comme Roberto Rossellini, « je suis conscient et content de l’invention de la télévision ». Il a compris pour ses réalisations que la télévision avait un rôle important. Je ne dis pas que je suis content de la télévision telle qu’elle est, faut pas que l’on me fasse dire le contraire, mais je pense que la télévision est un art majeur qui permet justement de faire des choses sur la durée. C’est ce qu’avait compris Roberto Rossellini ! Parce que nous avons les mêmes goûts, les voitures de sport, les femmes, et évidemment la bonne bouffe. Et surtout ce qui me frappe chez cet homme, c’est son côté visuel et qu’il place la télévision là où elle devrait être.
Non, j’ai 2 projets pour le cinéma, mais ça non.
Ce sont des arts qui utilisent la même technique, la différence c’est la durée et la façon dont les gens la perçoivent, c’est la fidélisation. Je pense que c’est un art qu’il ne faut pas mépriser y compris par une élite intellectuelle, je citerai que Télérama, un journal qui m’énerve beaucoup et qui devrait changer de nom, qui devrait s’appeler « Jemenfourama » ou d’autres noms comme ça. Pourquoi Télérama alors qu’ils détestent tout ce qui est télévisuel ? Ce sont mes seuls ennemis dans ce métier. Bizarrement j’ai une haine farouche pour Télérama, ce sont des faux intellos, ce sont des bobos ! Ils sont caricaturaux. Vous pouvez me citer, j’ai même refusé de m’assoire à une table à Saint Tropez avec eux.
=> Seriez-vous d’accord pour une avant-première en Bourgogne ?
Oui, tout de suite si l’on pouvait, mais il faut que la chaîne donne son accord. Je serais content pour les gens qui ont participé, qui ont travaillé, qui se sont donnés du mal, de pouvoir les remercier ainsi.
Jean-Marie Barbaro : Juste une question, j’ai très envie de voir vos 2 longs-métrages.
Oui avec plaisir mais j’en ai fait plus que 2. Mon premier film, un long-métrage en 1970 est sorti à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes l’année suivante. J’ai réalisé un long-métrage documentaire 4 ans après. J’avais beaucoup de mal à enchaîner les choses à l’époque.
Mais avec plaisir ! Je vous en ferai parvenir.
LL : L’interview est terminée, merci Joël Santoni pour avoir répondu à mes questions, merci Alain Cayrade d’avoir soutenu les dires de Joël et merci Bernard Lecoq de votre présence je vous souhaite une bonne fin de tournage et espérons vous accueillir pour d’autres projets en Bourgogne.







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